Ritualiser la violence pour ne pas ritualiser les rites ancestraux

Causeries autour du génocide des autochtones d’Amérique du Nord

Partie 1-Etats-Unis d’Amérique XIXème siècle

Première scène : Stew Peed et Cal Ment

28 octobre 1875, quai de la gare de Kansas City

STEW PEED

Oh les beaux cowboys ! si lestes, si clinquants, fusant comme le vent sur leurs robustes chevaux ! Mais qui vient du haut de la colline ? Des Indiens ?! Vite, prenons nos jambes à notre cou, ceux-là il vaut mieux s’en tenir loin, ils sont dangereux et si mal élevés qu’il leur faut à peine quelques secondes pour vous scalper de la tête aux pieds ! Comment ça ? on leur a tiré dessus en premier et ils nous rendent la pareille ? Mais non, Monsieur, je vous dis que non ! Ce sont des Peaux-Rouges, des bêtes sauvages, ne trouvez-vous pas cela admirable qu’on les ait enfin regroupés dans des réserves avec leurs semblables ? Quelle belle initiative du Gouvernement qui, à mon avis, leur accorde trop d’importance…

Pouah, regardez celui-là, on ne dirait vraiment pas qu’un homme civilisé puisse un jour en sortir. Comment que dites-vous ? Ils meurent de faim dans ces monstrueuses réserves ? Oh mon brave Monsieur, n’y songez pas trop, tout ceci est fait pour le bien de la Nation… De surcroît, « monstrueuses » je trouve que le terme est un peu fort. Et puis j’estime le Gouvernement déjà bien généreux de leur accorder des provisions ; s’ils ont faim qu’ils labourent, qu’ils chassent, qu’ils cueillent, ma foi ils savent s’y prendre. Oh, ne vous y mettez pas vous aussi, je sais bien que des millions de bisons sont en train d’être tués par les anciens combattants de la guerre de Sécession, mais c’était pour occuper ces hommes tout à fait désœuvrés à leur retour. Franchement, comment un homme de votre condition peut soutenir que ce massacre n’a été perpétré que dans le but d’exterminer les Indiens, un peu de sérieux voyons. …Oh non, je n’ai pas dit « massacre » par conviction, c’est vous avec vos grands airs et vos mots très virulents qui contribuez à faire fourcher ma langue.

Vous souhaitez me faire une démonstration que ces Indiens-là ne mènent pas la belle vie ? Ahah, vous paraissez bien sûr de vous, comment allez-vous pouvoir me convaincre que ce peuple-ci, logé, nourri, éduqué à nos frais et en contrepartie, violent, mesquin et guerroyeur, est asservi ? mais soit, je consens à ce que vous vous empêtriez dans un ramassis de bêtises que je puisse m’amuser un peu. Allez-y mon brave Monsieur.

CAL MENT

Je vous remercie cher Monsieur pour cette liberté que vous daignez m’accorder… Voyez-vous, votre jugement me semble fort pauvre et calqué sur celui de ceux qui veulent vous cacher la triste réalité, pourtant bien présente sur le sol de notre belle nation américaine.

Toutes ces violences que vous vous efforcez de justifier par la raison sont pour tous ces autochtones leur vie quotidienne. N’avez-vous jamais entendu parler des massacres, oui je dis bien massacre, -je vous en prie, n’écarquillez pas autant les yeux et ôtez ce rictus de votre visage- perpétrés par les colons ? Connaissez-vous Black Kettle ? Je suis persuadé que vous aurez rapidement ouïe dire de ce nom de chef cheyenne, tué il y a à peine quelques années, en 1868 précisément, lors du massacre de Washita River. Nous, les colons qui les persécutons, ne sommes vraiment pas dignes de continuer à les regarder de haut ; massacrer des femmes et des enfants fait-il vraiment de nous des êtres admirables comme nous le pensons ? Black Kettle avait compris, lui, que pour vivre pacifiquement il fallait se soumettre à l’homme blanc. Il s’est battu jusqu’à sa mort, survenue lors de cette « grande épopée pour la paix » comme la considère nos dirigeants…, pour la véritable paix grâce à ses plaidoyers enjoignant nos deux peuples à cohabiter pacifiquement sur ce si vaste territoire que les colons se sont appropriés il y a à peine trois siècles de cela. Mais les humains, et surtout ceux qui se croient supérieurs, sont tous les mêmes ; ils ne cherchent qu’à soumettre et à profiter des plus faibles. En l’occurrence, appréciez la manière donc les Amérindiens se sont vus dépouillés de toutes leurs possessions et de la façon dont on les force à s’imprégner de la culture européenne. Et si cet exemple ne vous suffit pas, référez-vous aux expéditions espagnoles en Amérique Latine et aux carnages, à l’évangélisation forcée et à l’asservissement qu’ils ont fait subir aux populations locales.

STEW PEED

Je vous arrête à l’instant, la volonté de Cortès, de Pizarro et des autres explorateurs de la péninsule ibérique n’étaient certainement pas d’exterminer la population. Quel aurait en effet été le but de décimer une main d’œuvre gratuite et qui de surcroît les a pendant un certain temps idolâtrés ?

CAL MENT

Tout de même, 90% de la population estimée en 1492 vivant depuis toujours sur ces terres est partie en fumée par la seule faute des Espagnols et des Portugais. Et puis les expéditions avaient pour but de faire, comme vous l’avez justement dit, travailler gratuitement les autochtones pour le profit de la Couronne. De plus, les épidémies qui ont radicalement fait chuter leur nombre ne sont pas apparues par l’œuvre de Viracocha.

STEW PEED

Mais vous oubliez qu’il ne fût nullement prouvé que les colons eussent la volonté assumée de punir ces Indiens en les confrontant à des maladies mortelles ou en empoisonnant leurs réserves d’eau.

 CAL MENT

Certes, il est vrai…

STEW PEED

Mais reprenez donc votre exposé des divers massacres que les Américains ont soi-disant perpétré à l’encontre de nos chers Indiens.

CAL MENT

Oui, excellente idée, je reprends mon exposé ! Je vous ai tout à l’heure parlé du chef Black Kettle, figurez-vous que cet Amérindien a été pris dans le tournant de deux massacres et a perdu la vie dans le second. Le village que gouvernait Black Kettle était fort paisible jusqu’au 29 novembre 1864, terrible date à laquelle le massacre de Sand Creek fut perpétré par le général Custer, l’un des plus cruels soldats de l’armée américaine. Assoiffé de vengeance contre le peuple indien, Custer déploya des efforts considérables pour exterminer tous les Amérindiens et réitéra son action le 27 novembre 1868 dans un autre village dirigé par Black Kettle. Les raisons de son attaque sont encore peu claires. Officiellement des Indiens renégats auraient été cachés par le chef cheyenne et auraient donné l’assaut contre des troupes américaines sans plus de formalités. Mais je n’en crois rien. Je suis persuadé que le Gouvernement essaie de nous masquer la vérité pour continuer à violenter les autochtones en toute impunité. J’aimerais bien qu’on m’explique comment le chef Black Kettle aurait pu lancer un assaut, lui qui s’est toujours battu pour la paix…

Il y a aussi autre chose qui m’échappe ; j’ai entendu des rumeurs racontant qu’effectivement des Indiens renégats auraient été abrités dans le village du chef pacifiste mais, ces Indiens ayant tués plusieurs soldats de l’armée américaine sur la route qui menait à Washita -le village cheyenne de Black Kettle-, les troupes américaines auraient chargé le village dans le but de se venger. Ce serait donc notre armée dont nous sommes si fiers qui aurait chargé et non nos « ennemis » ? De plus, j’ai récemment entendu une autre rumeur qui m’a saisi d’effroi : il paraît que contrairement à ce que les journaux relatent, le village attaqué ne comportait que peu d’hommes combattants et que la plupart des massacrés étaient en réalité des femmes et des enfants… Pensez-vous que cela puisse être possible ?

STEW PEED

Eh bien, je ne sais que dire, il est vrai que parfois la rumeur a raison mais dans des cas comme ceux-là je préfère m’en remettre aux journaux, et puis j’ai bien du mal à croire que notre armée puisse être si peu diplomate et cruelle.

CAL MENT

Pourtant rappelez-vous d’Andrew Jackson qui en 1814 a attaqué la tribu indienne des Creeks avec toute la cavalerie lors de la bataille de Horseshoe Bend, uniquement parce que les Creeks essayaient de résister à l’expansion des colons sur leurs territoires ancestraux. Au final, vingt millions d’hectares ont été saisis par les Etats-Unis d’Amérique.

STEW PEED

Ce que vous ne mentionnez pas c’est que d’autres Indiens suivaient l’armée américaine dans cette bataille…

CAL MENT

Possible. Mais entre tout ennemi, il y a souvent des pactes qui se forment.

STEW PEED

Peut-être bien… Mais voyez-vous, l’armée a souvent eu raison d’attaquer ces Indiens, vous l’avez dit vous-même : lors du massacre de Washita River les soldats étaient motivés par leur volonté de combattre les attaques des Indiens renégats, c’est un motif tout à fait légitime ; je dirais même que c’est de la légitime défense.

CAL MENT

Dites-moi mon brave, comment réagiriez-vous si demain un total étranger débarquait dans votre maison, vous jetait dehors, vous privait de votre emploi et de tout accès à vos ressources habituelles, en un mot, de votre liberté ? Tout ça pour finalement vous permettre de loger à l’autre bout du pays, loin de votre confort habituel, avec l’interdiction de mettre en pratique vos méthodes habituelles pour vous nourrir ? Vous l’accueillerez les bras ouverts peut-être… ?

STEW PEED

Oh admettez-le, vous exagérez un peu.

CAL MENT

Comment ! Moi ? J’exagère ? Laissez-moi vous dire quelque chose : tous ces massacres que je viens de vous conter, vous pensez vraiment qu’on peut les justifier comme ça ? Que sous prétexte que cela paraisse démentiel qu’une telle chose soit arrivée, elle ne se soit pas produite ? Tout est vrai et s’est véritablement passé, je ne dis que la vérité.

STEW PEED

Mais vous l’avez dit, ce ne sont que des rumeurs.

CAL MENT

Et alors ? Qui nous dit que ces rumeurs ne pourraient être vraies ?

STEW PEED

Ou tout à fait fausses…

CAL MENT

Comment que dites-vous ?!

STEW PEED

Oh pas grand-chose.

CAL MENT

J’émets un doute.

STEW PEED

Oh et puis voilà ! Je vais vous dire ce que je pense moi. Je pense que vous prenez cette affaire trop à cœur ce qui finit par vous mettre de fausses idées dans l’esprit et trouble vos humeurs. Je vais vous dévoiler la vérité que vous essayez tant bien que mal de nier. Si l’armée attaque les Indiens c’est tout simplement parce qu’ils se rebellent constamment. Comment voulez-vous maintenir la paix et l’ordre dans un pays où les gens passent leur journée à se battre et à se révolter ? La seule solution est de les mater, alors on envoie l’armée, rien de bien compliqué. Toutes ces batailles -que vous qualifiez faussement de massacres, mais passons- sont uniquement la faute de ce peuple-là. A la seconde où vous comprendrez cela, tout vous apparaîtra limpide.

Vous savez, je suis banquier et j’ai de nombreuses actions dans les chemins de fer ; dès qu’une attaque indienne survient je perds énormément d’argent dû au retard pris par le train ou par la diligence. Moi, je trouve ça fort commode que l’armée nous protège de ces incessantes attaques au lieu de les laisser nous massacrer.

CAL MENT

Mais ne comprenez-vous pas que c’est nous qui les massacrons ?!

STEW PEED

Écoutez, quand les colons arrivèrent sur ces terres fertiles et propices à la création d’un nouveau monde, ils ont tout d’abord tenté la coopération avec les autochtones mais ce sont eux qui se sont révoltés en premier, eux qui ont été à l’origines des premières batailles par lesquelles les colons espéraient retrouver la paix avec les peuples natifs. Pendant le XVIIème siècle, de nombreuses batailles eurent lieu près des colonies de New York alors appelé Nouvelle-Néerlande. C’est bien pour ça que des murs ont été érigés autour de la colonie pour préserver les colons des incessantes attaques extérieures, certains colons ont même fait demi-tour et sont rentrés en Europe ! Et pourtant…

CAL MENT

…et pourtant, les colons ont fini par prendre leurs terres, les arracher à leur culture, les massacrer et les tourmenter…

STEW PEED

Non ! Laissez-moi finir ! Et pourtant le Gouvernement, sous la présidence de Jackson, leur a octroyé de nombreuses concessions…

CAL MENT

Deux siècles plus tard…

STEW PEED

…lors de la signature de l’Indian Removal Act de 1830, accordant des territoires aux Amérindiens de sorte à leur assurer un environnement paisible et dans lequel ils pourraient se sentir chez eux.

CAL MENT

Leur « octroyer » des terres qui leurs appartiennent depuis toujours, quelle charmante et judicieuse intention. Quels esprits admirables… ! Surtout que ces terres réservées aux autochtones se sont révélées pauvres et à l’autre bout du pays. Souvent ils étaient en cohabitation avec leurs pires ennemis, et tout ça pour que les colons prennent les terres sur lesquelles ils étaient originellement établis.

STEW PEED

Cessez de m’interrompre ! Le système encadrant la mise en place des réserves indiennes a permis d’établir un admirable découpage des parcelles de terres disponibles et d’aider les Amérindiens à vivre d’une manière civilisée tout en préservant la paix.

CAL MENT

…et en les gardant sous le contrôle de notre Gouvernement.

STEW PEED

Je commence à m’impatienter. Tenez, cela me ferait grand plaisir si vous pouviez enfin m’indiquer avec qui j’ai la patience de converser ?

CAL MENT

Mais tout à fait mon cher monsieur, j’y consens et c’est chose faite. Mais promettez-moi de faire la pareille à la fin de mon récit. J’apprécierais de, moi aussi, connaître mon interlocuteur.

STEW PEED

Oui, oui, commencez donc.

CAL MENT

Soit. Eh bien, au moment où je vous parle, je ne suis qu’un simple habitant de l’Etat de Washington qui tente de se rendre tant bien que mal à Washington D.C. pour une audience avec notre cher Président Ulysses S. Grant.

STEW PEED

Une audience ? dans quel but, si ce n’est point confidentiel ?

CAL MENT

J’ai dans ma très grande famille, outre une vieille aïeule elle-même issu d’une tribu amérindienne, deux sœurs et trois cousins qui se sont mariés avec des Amérindiens. Par ces liens j’ai été sensibilisé à leurs conditions de vie et, étant libre comme l’air n’étant pas marié moi-même, je me fais un devoir de préserver les dernières reliques de leur vie traditionnelle. C’est pour cette raison que je me rends dans l’Est pour être entendu le 8 novembre de cette année par le Président. Il assurera une réunion le 9 novembre prochain en compagnie du secrétaire de la guerre, celui de l’Intérieur, le commissaire aux Affaires indiennes et les généraux Crook et Sheridan dans le but d’ordonner ou non le retrait de l’armée fédérale des Black Hills, ce qui serait un désastre car ce retrait ouvrirait la région aux mineurs qui ne se priveront pas pour saccager les terres des autochtones et s’en prendre à eux. En plus, ce retrait est contraire aux dispositions énoncées lors du traité de 1868 alors j’ai bon espoir que le Président Grant n’en fera rien et restera aussi sage et à l’écoute des problématiques indiennes comme il l’a souvent été. Mais il me demande de venir tout de même pour entendre ce que j’ai à dire sur divers points. Tout d’abord sur la façon dont je perçois le système mis en place dans la réserve indienne Tulalip située à deux miles de chez moi et ensuite il souhaite entendre mon avis sur la question des Black Hills.

STEW PEED

Oh ! Tulalip, mais c’est que je suis né dans les environs ! De quelle ville venez-vous ?

CAL MENT

D’Everett.

STEW PEED

Quelle coïncidence ! Moi aussi dites donc ! Toutefois, je mets le holà vieux frère, comment-ça le Président veut vous entendre au sujet des réserves ?

CAL MENT

Eh bien, savoir si le système fonctionne, quelles en sont les retombées, si les Indiens s’y plaisent, etc., ce genre de questions qu’un gouverneur attentionné se pose.

STEW PEED

Mais les réponses à ces questions me semblent fort évidentes.

CAL MENT

Ah oui ? Et que répondriez-vous à ces dernières ?

STEW PEED

Que les Indiens en sont ravis, que les citoyens en sont fort contents. Ma foi, que tout se passe à merveille et que le Gouvernement a eu une rudement bonne idée de signer l’Indian Removal Act. Voilà ce que je dirais, car c’est sûr que tout le monde en conviendrait.

CAL MENT

Tout le monde ? En êtes-vous tout à fait sûr ?

STEW PEED

Trêve de tergiversions, où désirez-vous en venir ? Je sais que reconnaître l’Indian Removal Act de 1830, l’Indian Appropriations Act signé par le Congrès en 1851 et le système des réserves comme de bonnes choses vous courrouce au plus haut point. Néanmoins, il faut se rendre à l’évidence, les réserves ont eu pour effet de préserver la paix. En apprenant nos coutumes et en essayant de s’intégrer à notre société, les Amérindiens ont une chance de vivre une vie décente et sont grâce à nous désormais protégés puisqu’il n’y a plus de raisons de discorde.

CAL MENT

Très bien, sauf que les Acts que vous évoquez sont privateurs de liberté pour les autochtones. L’Indian Appropriations Act par exemple, crée officiellement le système des réserves et interdit aux Amérindiens de les quitter sans permission, entrainant depuis quelques années un mouvement de rébellion des Indiens qui se sentent spoliés par le Gouvernement.

STEW PEED

Mais tout de même, ces accords permettent d’unifier la loi du pays et de calmer les groupes factieux.

CAL MENT

Ah, vous croyez ?… Au fait, vous ne m’avez toujours pas raconté ce qui vous amène dans le Kansas.

STEW PEED

Oh, pardonnez-moi vieux frère mais à force de causer sur un sujet aussi tarabiscoté je perds le fil et j’oublie de tenir mes promesses. Mais ne vous en faites plus, je m’y mets. Laissez-moi d’abord me présenter, je suis Stew Peed, vous avez certainement déjà entendu parler de moi. Très grand banquier de la côte ouest, établi à San Francisco, je vais pour affaires à New York City essayer de conclure de nouvelles alliances financières. Comment ça ? vous n’avez jamais entendu parler de la City Bank of New York ? Me voilà coi. Bon très bien, vous ne savez alors probablement pas qu’il y a un peu plus de 25 ans, Moses Taylor, président de la banque a eu un éclair de génie et a investi dans le transport et notamment dans le chemin de fer ce qui a permis de grandement développer la structure. Et me voilà, deux décennies plus tard, à travailler dans cette banque de prestige.

CAL MENT

Et pour quelle raison aurais-je entendu parler de vous si vous ne la dirigez pas ?

STEW PEED

Car je suis un homme d’affaires très reconnu dans l’Ouest, là où il n’y en a que très peu !

CAL MENT

Si vous le dites. Bien, maintenant que vous m’avez brossé un portrait de votre personne, permettez-moi de nous reconduire en douceur sur le terrain de nos débats. Nous nous apprêtions à disputailler des modalités d’application des traités destinés aux réserves indiennes.

STEW PEED

Pas si vite, auriez-vous l’obligeance de me dire votre nom ?

CAL MENT

Je suis Cal Ment, j’espère qu’il sera à votre convenance. Reprenons, je vous prie.

STEW PEED

Bien, bien Monsieur Ment.

CAL MENT

Comme je m’apprêtais à vous le faire savoir, ces « admirables accords », comme vous dites, ont tout de même déracinés des milliers d’Indiens de leurs terres sacrées et je me permets de vous faire observer que ces agissements ont des effets dévastateurs sur leur santé. Ils ne peuvent plus suivre leur régime alimentaire habituel à cause de la dépopulation des bisons, des interdictions de chasser et le manque de moyens pour mettre en place des parcelles propices à une agriculture traditionnelle. De plus, je me permets de vous rappeler qu’entre 1846 et 1849, la découverte d’or en Californie a favorisé l’exploitation des Amérindiens afin de réussir l’extraction de cette ressource. Et je tiens à vous faire remarquer que déjà le mot « extermination » était utilisé dans les journaux pour qualifier le sort de ces autochtones, utilisés en tant que main d’œuvre gratuite.

STEW PEED

Pourtant le premier gouverneur civil de Californie, Peter Burnett, a affirmé, si ma mémoire est bonne, qu’« une guerre d’extermination entre les races se poursuivra jusqu’à l’extinction de la race indienne ». Et puis si cette « extermination » comme vous dites a vraiment eu lieu et est, selon vos dires, en train d’avoir lieu, pourriez-vous m’expliquer pourquoi le gouvernement fédéral qui est censé diriger justement tout ce petit monde laisse ces actes se perpétrer ?

CAL MENT

Tout simplement car le gouvernement fédéral est impuissant. Des traités ont beau avoir été pensés avec cent-dix-neuf tribus dans le but de les rendre propriétaires de leurs réserves et de les protéger, le Congrès les a rejetés et préfère en 1853 autoriser cinq « réserves militaires », au statut légal ambigu puisque les Indiens y sont toujours menacés par la mort, par la faim et par les crimes racistes.

STEW PEED

Vous dites qu’encore aujourd’hui, peu de personnes ont conscience de ce problème, néanmoins il ne faut pas oublier que dès le départ, la politique concernant la mise en place de réserves a été controversée. Moi-même, je suis bien obligé de reconnaître que j’ai quelquefois eu ouïe dire de certains agissements peu moraux. Ainsi, la taille des parcelles, normalement fixée par décret présidentiel, a souvent été réduite en pratique lorsque les colons devaient appliquer les mesures dictées par le Gouvernement.

CAL MENT

Fort justement ! et cela prouve bien que ce sont les individus qui sont responsables de cette exploitation et non pas uniquement le Gouvernement, même si certains ont essayé de totalement lui faire porter le chapeau. Savez-vous qu’en 1868, à la suite d’un rapport remis au Congrès, il a été su qu’une vaste corruption parmi les agences fédérales chargées d’attribuer les parcelles aux Indiens sévissait -et je pense, sévit toujours-, ainsi qu’une révélation des mauvais traitements réservés aux autochtones déplacés dans lesdites réserves ? Plus de deux cents cultures indiennes ont été détruites au cours du processus, et ce dans l’unique but de leur faire perdre tous leurs repères et de les affamer.

De plus, comme vous l’avez signalé, le gouvernement de chaque État fédéré peut contester les décisions du Gouvernement fédéral et par conséquent renier les décisions du Président de l’Union afin de déconsidérer les Amérindiens. Ainsi, il est parfois arrivé que dans certains États les droits des autochtones soient dénigrés sous prétexte qu’ils soient destinés à une extinction naturelle ou tout simplement par racisme. Tout ceci contribue à engendrer des guerres déséquilibrées et un nettoyage ethnique organisé par les États eux-mêmes.

STEW PEED

Pourtant le Bureau aux Affaires indiennes est censé s’occuper des distributions de nourriture, de s’assurer que les Indiens vivent correctement et de veiller à ce que leurs droits soient respectés. Etes-vous tout à fait sûr de ce que vous alléguer ?

CAL MENT

Aussi sûr que je sais que vous êtes d’une mauvaise foi sans pareille. Le Bureau aux Affaires indiennes a, certes, été fondé dès 1834 dans le but de nourrir et de loger les tribus indiennes subsistantes mais la nourriture est mauvaise et n’est pas adaptée à leurs besoins, les logements sont affreux et les bisons qui leur servaient à se couvrir et à se nourrir ont quasiment disparu. Alors, écoutez, ce Bureau n’est pas celui qu’on croit et de toute façon même les hommes qui le gère le savent. Les atrocités commises par les colons sont rapidement tues et les spoliations ou les massacres d’Amérindiens tardent à être condamnés.

STEW PEED

Mais tout de même, on les laisse vivre tranquillement dans leurs réserves. Ils n’ont pas à travailler, ni à payer des taxes, ni même à penser où loger. Admettez qu’ils vivent une bien belle vie et à nos frais !

CAL MENT

Ne soyez donc pas si naïf… Un vrai banquier saurait faire preuve de plus de discernement, cela doit vous coûter bien cher lorsque vous négociez avec un client.

STEW PEED

Cessez d’être si condescendant, ne voyez donc vous pas qu’au rythme où vont les choses, les Indiens et nous-même seront bientôt égaux ? Pensez-vous qu’il soit convenable que nos deux races cohabitent sans distinction aucune ? Et croyez-vous que, quand bien même cette cohabitation se ferait, elle serait paisible et souhaitable ? Je ne le crois pas et moi je crois que malgré toute l’intelligence dont vous semblez avoir été doté, vous vous fourvoyez depuis le début. Il est inconcevable que malgré nos disparités, nous devenions l’égal de tous. Cela nous humilierait profondément de nous voir à la même place que les Indiens.

CAL MENT

Je pense plutôt que ce seront les Amérindiens qui se sentiraient désolés d’être assimilés à votre bassesse… De toute façon, je suis persuadé que les mœurs ne changeront pas de sitôt. Je me surprends à imaginer le futur des descendants de ceux que nous dénigrons tant et il est sensiblement le même qu’aujourd’hui…

Clémence Vénitien