Ritualiser la violence pour ne pas ritualiser les rituels ancestraux (II)

Causeries autour du génocide des autochtones d’Amérique du Nord

Partie 1-Etats-Unis d’Amérique XIXème siècle

Seconde scène : Monologue fictif d’un historien spécialisé devant un amphithéâtre extrêmement attentif comme à chaque cours dispensé par un professeur d’université.

24/11/2022, université XI.

PROFESSEUR D’UNIVERSITÉ :

« Cal Ment n’avait pas tout à fait tort, la situation des Amérindiens n’a quasiment pas évolué depuis près d’un siècle et demi. Toujours persécutés, ces grands oubliés peuplent encore les réserves mises en place il y a 170 ans en 1851, et le Gouvernement prend peu à peu conscience de ses fautes au cours des siècles passés. Par des exonérations de taxes ou des aides financières pour entrer à l’université, les États et le gouvernement fédéral tentent tout pour faire sortir les Amérindiens de la misère dans laquelle ils les ont directement précipités. Mais cela ne suffit pas. Ainsi, seulement 17% d’enfants nés Amérindiens iront étudier à l’université alors que 60% des jeunes américains poursuivent leurs études. Et même au lycée, les taux de réussite sont incroyablement bas : quand 82% des lycéens se font diplômer, 69% des enfants étudiants dans les réserves indiennes le sont et seulement 53% des descendants des autochtones vont au bout du programme si leur lycée est géré par le Bureau of Indien Education.

Ces taux alarmant d’accès à l’éducation ne permettent pas aux Amérindiens de quitter le cercle infernal de la pauvreté qui est pourtant le seul moyen pour eux d’accéder à de meilleures conditions de vie.

En effet, dans certaines réserves, la qualité de vie est tellement alarmante qu’elle est assimilable à celle des pays en développement, se caractérisant par une mortalité infantile élevée, une espérance de vie bien plus faible que la moyenne et de nombreuses difficultés relatives à l’alimentation. De surcroît, les Amérindiens, notamment dus par une certaine forme d’encouragement par les autorités fédérales, connaissent des problèmes liés à l’alcool et aux drogues, nous y reviendrons plus loin.

Avant cela, il convient de préciser ceux qu’on appelle les Amérindiens ou ‘Native Americans’. Sur l’actuel territoire des États-Unis, les peuples autochtones sont divers et se répartissent en de nombreuses tribus qui ont chacune leurs propres rituels et modes de vie. On peut citer les Inuits, les Hurons, les Sioux, les Cherokees, les Cheyennes, etc. Les persécutions de ces peuples ont commencé très tôt par les colons nouvellement installés ; dès lors qu’ils ont compris qu’ils pouvaient facilement dominer ces peuples ancestraux. Ainsi, en vue d’agrandir leur territoire, les colons ont enfermé les Amérindiens dans des réserves, leur allouant uniquement les terres pauvres et non fertiles, leur interdisant des chasser et décimant les troupeaux de bisons pourtant essentiels à leur survie. Aujourd’hui, il est possible de qualifier ces agissements de génocide. En effet, du fait des nombreux massacres perpétrés à leur encontre, les Amérindiens ont vu leur nombre drastiquement chuter et ce dans les conditions les moins humaines possibles.

Pour de nombreuses personnes, les persécutions et les mauvais traitements à l’encontre des Indiens d’Amérique ne sont plus qu’un pan, certes sombre, mais désormais lointain dans l’histoire des Etats-Unis d’Amérique. Mais rien ne saurait être plus faux. En effet, les Amérindiens sont toujours dénigrés et les oubliés d’hier sont encore ceux d’aujourd’hui. Malgré certaines politiques qui tentent de réconcilier les autochtones avec les anciens colons, celles-ci sont peu efficaces et la misère subsiste. On constate que les Amérindiens sont plus durement touchés par la pandémie de Covid-19 que les autres résidents du sol américain. Cela est surtout dû à la forte proximité qui règne entre les habitants des réserves conformément à leur mode ancestral de vie d’une part, mais surtout à cause du manque de moyens mis en place pour construire des infrastructures de santé ou pourvoir une couverture de santé aux populations amérindiennes, qui ont trois fois et demie plus de chance d’être hospitalisées que la moyenne nationale.

Il est ainsi clair que les systèmes de réserves instaurés ont eu et ont toujours un impact dévastateur sur la santé, la perpétuation de la culture et du mode de vie autochtone, le tout sur le long terme.

Cependant, le terme de génocide n’est utilisé que depuis peu pour caractériser les actes commis par le gouvernement fédéral. C’est Raphael Lemkin qui l’a défini en premier en listant divers éléments tels que la confiscation de propriété (ici les terres), la répression d’un mode de vie et son remplacement par celui du peuple persécuteur. Patrick Wolfe ajoute quant à lui que le génocide peut souvent être relié au colonialisme car tous deux emploient la « logique de l’élimination » et de la réorganisation du peuple colonisé tel que l’a fait le colon Blanc qui n’a pas cherché à faire la distinction entre les différentes tribus comme Cal Ment l’a suggéré lorsqu’il expliquait que dans les réserves certains peuples ennemis pouvaient parfois cohabiter. Toutefois, les massacres perpétrés à l’encontre de ces populations sont compris par certains historiens comme des actes génocidaires isolés (Sand Creek -1864-, Wounded Knee -1890-) et ne sauraient constituer un génocide à proprement parler qui se prolongerait dans le temps.

Pour cacher la misère de leur passé, et comme il est désormais admis que ce sont les vainqueurs qui écrivent l’Histoire, les Américains ont tenté de dissimuler leur responsabilité dans ces massacres et notamment dans le but de disculper de nombreux chefs de l’armée américaine tels que le général Custer qui commanda de nombreuses troupes lors de ces saccages. Cal Ment avait également raison lorsqu’il évoquait la vérité derrière le massacre de Washita River. En effet, les troupes américaines voulaient à tout prix faire passer les populations autochtones comme celles contraignant le développement de la Nation et s’opposant à tout progrès ; pour ce faire, quoi de mieux que de les accuser d’attaquer les soldats confédérés pour réveiller un inextinguible sentiment de patriotisme dans le cœur des colons ?

Malgré cette sombre tournure que pris l’Histoire, il faut reconnaître à la décharge des autorités que quelques mesures furent prises afin d’améliorer le sort de Amérindiens.

Ainsi, la réunion en présence du président qu’évoque Cal Ment a réellement eu lieu le 9 novembre 1875 en présence du président Ulysses S. Grant, qui a tenté d’améliorer la condition des tribus, du secrétaire de l’Intérieur, du commissaire des Affaires indiennes et des généraux Sheridan et Cook, qui, quant à eux, ont participé au retrait de l’armée fédérale des Black Hills ouvrant la région aux mineurs, en contradiction avec le traité de 1868. C’est ce dernier point que Cal Ment aurait aimé discuter lors de cette réunion, car il connaissait le risque que le retrait de l’armée fédérale représentait pour les autochtones, comme il l’a mentionné à Stew Peed.

Pour mentionner certaines mesures prises par le président Grant, on peut citer la réserve Tulalip, des environs desquels disent venir MM. Ment et Peed. Cette réserve indienne fut créée par le Traité de Point Elliott en 1855 et fut reconnue par Ordre exécutif du président Ulysses S. Grant le 22 janvier 1873. Dans la région, bien que cette-dernière ne soit pas uniquement amérindienne, la principale communauté présente est d’origine amérindienne et dépend de la réserve de Tulalip.

Cependant, toutes ces mesures n’eurent pas que des conséquences heureuses sur ceux concernés. En effet, suite à l’Indian Removal Act de 1830 qui permettait aux Amérindiens de s’établir sur des terres pauvres, infertiles et loin de leurs territoires originaux, les lois Dawes furent adoptées.

Le gouvernement considérait alors que les tribus indiennes n’étaient pas capables de s’administrer elles-mêmes et que par conséquent le gouvernement fédéral devait intervenir. De façon assez prétentieuse, Washington n’a pas pensé une seconde que les peuples natifs s’étaient établis plusieurs siècles avant l’arrivée des colons et savaient donc comment s’occuper de leurs terres…  Quand les Amérindiens virent leurs territoires confisqués et le système des réserves mis en place par l’Indian Appropriations Act (1871), ils se retrouvèrent dans une situation désespérée ne leur permettant plus de soutenir une activité économique stable ou de développer une quelconque activité car privés de toute ressource utile.

Les lois Dawes alors adoptées sous la présidence de Cleveland n’ont en rien aidé à cette situation. En effet, accepté en 1887, le Dawes Severalty Act a accordé aux autorités compétentes de diviser les territoires des réserves pour ensuite les redistribuer aux Amérindiens. Par conséquent, de toutes petites parcelles de terres furent concédées aux familles autochtones qui, si elles refusaient d’accepter le morcellement des terres de leur tribus, ne pouvaient devenir américaines au sens du gouvernement fédéral. Les terres ainsi divisées n’offraient plus la possibilité aux Amérindiens de maintenir leurs rites ancestraux et les terres qui restaient suite à ce partage furent vendues à des colons, divisant encore plus ces territoires. Le système des lois Dawes resta en vigueur jusqu’à l’entre-deux-guerres, par l’intervention de l’Indian Reorganization Act 1934 sous la présidence de Roosevelt qui vint mettre fin au processus de parcellisation des terres amérindiennes. Désormais, les tribus sont autonomes et peuvent s’administrer d’elles-mêmes.

Concernant les autres actes adoptés, il y eut l’Indian Citizenship Act de 1924 qui finalement accorda la nationalité américaine à tous les Amérindiens, quelle qu’ait été leur position sur la division des terres lors de l’Indian Appropriations Act.

D’autres traités prévoyaient des moyens de subsistance aux réserves alloués par le gouvernement fédéral qui devait reverser chaque année une certaine somme de biens aux tribus. Outre le fait que ces mesures ne furent appliquées que partiellement et inégalement, le gouvernement pourvoyait rarement aux besoins effectifs des populations et allait même jusqu’à leur envoyer des outils pour cultiver des terres désertiques au lieu de nourriture.

Suite à cette longue liste de mesures succinctement mises en œuvre, l’année 1972 vint marquer un tournant décisif dans les revendications des autochtones.

En effet, en octobre 1972 une délégation indienne partant de la réserve de Pine Ridge dans le Dakota du Sud, essentiellement composée de sioux-lakota, tenta de rejoindre Washington dans le but de faire valoir leurs revendications contre le gouvernement fédéral à qui elle reprochait de n’avoir pas respecté les engagements pris depuis deux siècles via les divers traités conclus entre l’État fédéral et les nations indiennes. Cette longue marche a été appelée la « Piste des Traités Violés » ou “the Trail of Broken Treaties”. Les Amérindiens participant à cette protestation entendaient présenter leurs réclamations au directeur du Bureau aux Affaires Indiennes (BIA) via une déclaration listant vingt points et parmi lesquels figuraient des questions relatives à la souveraineté, l’autodétermination, le territoire ou encore le respect de la culture des Amérindiens.

Le BIA auquel les autochtones voulaient présenter leurs récriminations est une administration créée en 1824 dans le but de faire respecter les droits indiens bien que cela ne soit, même encore aujourd’hui, qu’une belle utopie. Pour accorder plus de crédit au BIA, l’administration a depuis les années 1980 considéré qu’il serait plus légitime de nommer un Amérindien à ce poste afin de montrer sa bonne volonté et ses efforts d’intégration, bien qu’en réalité cette pratique ait peu de réelle influence sur les actions du BIA puisqu’il est complètement soumis à l’influence de la politique suivie par Washington et le Congrès.

Cette administration du gouvernement fédéral a été chargée de nombreuses missions telles que celle d’allocation pécuniaire résultant de la vente ou de la location des terres indiennes non attribuées à la suite de l’Indian Appropriations Act et de la loi de lotissement des terres indiennes dite General Allotment Act. Les fonds générés de ces ventes de terres indiennes aux colons étaient censés être ensuite redistribués aux Amérindiens. Cependant, ces importantes sommes, loin d’être reversées aux Amérindiens, ont disparu. Ainsi, en 1996 un procès en nom collectif s’est ouvert et un jugement a été rendu en 2009 (Cobell v. Salazar) allouant 3,4 milliards de dollars américains aux Amérindiens ayant mené l’action en justice.

Ce cas de disparition de fonds est loin d’être une exception dans le domaine puisque le BIA est une administration très mal dotée financièrement et qui doit en même temps pourvoir à tous les services normalement procurés par l’État américain mais passant par le BIA lorsqu’ils concernent les populations autochtones. Ainsi, l’administration s’occupe des écoles, de la police, des services de santé très mal en point et de l’entretien des routes.

            Tous les ignominieux actes commis par le gouvernement fédéral n’ont été admis que depuis peu par les sénateurs qui, en 2004, ont proposé que soient reconnus les déprédations*, les violations de traités, les déplacements forcés des populations de leurs terres ancestrales aux réserves, les politiques injustes causées par le gouvernement, ainsi que les massacres de l’armée et les actes violents commis par les citoyens américains contre les Amérindiens. Finalement ce n’est qu’en 2009 que les États-Unis présenteront et signeront des excuses publiques à l’initiative du président Barack Obama. Tous ces actes étant la conséquence de la célébration des 175 ans du BIA le 8 septembre 2000 qui a réveillé les revendications et la culpabilité des Américains. Néanmoins, je précise que le mot « génocide » ne fut ni mentionné ni écrit une seule fois lors de ces excuses de 2009.

Pour s’amender, le gouvernement tente alors de mettre en place des lieux de mémoires, d’améliorer les conditions de vie dans les réserves, ce qui, comme nous l’avons vu, ne sont que de belles paroles, mettre des quotas lors de l’entrée dans l’enseignement supérieur des autochtones, allouer des subventions ou encore accorder un statut particulier aux réserves, les exonérant de taxes ou, via des lois spécifiques, leur permettre de tenir des casinos par exemple. Ce dernier point rejoint ce que je vous disais tout à l’heure : il y a un taux très élevé d’alcoolisme et de dépendance aux drogues. Le fait d’avoir instauré des lois (loi de 1988 sur l’autorisation d’ouverture de casinos dans les réserves entre autres) différentes que celles prévues pour les autres territoires a ainsi pu conduire à une exposition plus forte aux stupéfiants, entrainant une réelle insécurité dans les réserves qui connaissent des taux plus élevés d’alcoolisme et de grossesses prématurées que parmi tous les autres groupes ethniques.

Pour conclure cette introduction aux problématiques qu’ont subis et subissent toujours les populations autochtones, je vais vous présenter la situation actuelle aux États-Unis telle que vécu par les Amérindiens, qui représentent désormais un peu plus de 2% de la population totale en 2021. Aujourd’hui ceux qu’on appelle les « Native Americans » se composent évidemment des populations autochtones présentes sur le territoire américain premièrement colonisé mais aussi les tribus du grand Nord, présentes en Alaska, en ajoutant les habitants originels d’Hawaii.

Toutes les privations vécues par les Amérindiens ne leur ont pas permis de se développer comme ils auraient pu. En effet, sans le pouvoir de régir et d’organiser leur propre territoire, les tribus se sont vues amputées d’une importante source de revenus mais aussi de capacité à être écoutées. Assurément, il y a fort à parier que la négation de nombre de leurs droits a largement contribué à diminuer le poids de leurs discours. Et cela fut effectivement prouvé lors de la controverse autour de la Dakota Access Pipeline. Cette infrastructure a été plébiscitée par les Amérindiens qui vivaient dans les territoires sur lesquels un gazoduc allait être implanté par le gouvernement fédéral sans prise en compte des protestations des autochtones. Ainsi, même si les arguments des tribus auraient facilement pu être examinés plus attentivement (destruction de cimetière sacrés et de l’environnement de façon plus globale), les pouvoirs publics n’en firent rien et le projet fut lancé en 2017, marquant une nouvelle fois les autochtones par une illustration poignante de leur mise en ban de la société.

Finalement, il est clair que malgré une politique d’absolution visant à se réconcilier avec les Premières Nations, le gouvernement fédéral n’a pas de réelle volonté de leur venir en aide et de prendre les défis vécus par les tribus ancestrales en considération. Le but de Washington et du BIA reste d’intégrer les Amérindiens le plus possible à la vie de ceux qui ont fondé le Nouveau Monde. Quand bien même les réserves indiennes sont aujourd’hui considérées comme indépendantes et qu’il est à la charge des Amérindiens y vivant de décider des lois et de l’administration de ces lieux, dans l’affaire William v. Lee de 1959, un terme résumant l’ensemble de ces politiques a été énoncé ; les réserves sont des ‘domestic dependent nations’, signifiant qu’elles ont beau s’administrer elles-mêmes, elles restent sous la houlette du gouvernement fédéral qui y exerce toujours une certaine autorité pour soumettre les Amérindiens, même si cela passe par la violence et le mépris de leurs modes de vie, transmis de générations en générations depuis des temps immémoriaux ».

*pillages

Clémence Vénitien

[Partie 2-Canada XXème siècle, à suivre…]